Lettre encyclique du Saint-Père Léon XIV – Magnifica Humanitas
INTRODUCTION
- La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. Chaque génération reçoit en héritage la tâche de façonner son époque : faire mûrir l’histoire comme un lieu où la dignité de toute personne est préservée, la justice promue et la fraternité rendue possible. Mais sur chaque époque pèse le risque de construire un monde inhumain et plus injuste. Là où l’humanité court le danger de perdre son visage, nous, chrétiens, nous levons les yeux vers le Dieu qui s’est fait chair, sachant que « le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné ». [1]Cette magnifique humanité devient en Jésus-Christ le Chemin, la Vérité et la Vie, ouvrant à chacun de nous la voie vers la plénitude.
- Fondés sur le Christ, pierre vivante, nous faisons l’expérience de l’action puissante et mystérieuse de l’Esprit Saint, et nous croyons que tout effort humain authentique visant à coopérer avec Lui pour le bien sera béni par le Père céleste en qui nous plaçons notre espérance. C’est pourquoi nous pouvons participer activement à toutes ces initiatives qui construisent un monde plus juste, et nous pouvons appeler d’autres personnes à collaborer avec nous dans la promotion du développement intégral de chaque être humain. Nous souhaitons entrer en dialogue avec tous les hommes et toutes les femmes de notre temps avec lesquels nous partageons les événements, les questions et les aspirations de l’humanité. [2] Nous voulons trouver, avec eux, de nouvelles voies pour le bien commun et la promotion d’une vie digne pour tous. Cette attitude de dialogue fait partie intégrante de la vocation de l’Église, car celle-ci, constituée « dans le Christ, en quelque sorte comme le sacrement […] de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain », [3]reconnaît dans l’histoire le lieu où l’Évangile interpelle et accompagne l’expérience humaine.
- C’est dans cet esprit qu’en 1891, Léon XIII a publié l’Encyclique Rerum novarumdont nous célébrons cette année, avec une profonde reconnaissance, le 135 e anniversaire. Par ce document, mon bien-aimé Prédécesseur a donné une impulsion à cette réflexion sur la société, sur l’économie et sur la politique que nous appelons aujourd’hui la Doctrine sociale de l’Église. Et lorsque certains objectaient que l’Église ne devait pas gaspiller son énergie en questions mondaines mais se préoccuper de communiquer un message de vie éternelle, il répondait avec réalisme et sagesse que l’annonce de l’Évangile ne peut oublier la vie concrète des peuples. [4] De nombreuses décennies se sont écoulées depuis, et le Magistère, les pasteurs, les théologiens comme les fidèles ont continué à réfléchir aux questions sociales à la lumière de l’Évangile. Aujourd’hui, la Doctrine sociale de l’Église est un patrimoine de sagesse où nous trouvons des principes pour penser, des critères pour discerner ou juger et des orientations concrètes pour agir. Elle se fonde sur l’Écriture Sainte et sur la Tradition. Ainsi en dialogue avec les sciences, elle nous aide à analyser avec lucidité les défis du présent, en identifiant les voies appropriées pour vivre un témoignage chrétien authentique, dans la joie et au service du monde. Ce n’est pas un ensemble statique de concepts, mais un corpus vivant de vérités qui préserve et interprète la vocation de l’humanité à une vie pleine et juste. À cette tradition vivante, je désire donc ajouter ma voix, en invoquant l’aide de l’Esprit de sagesse qui habite le monde depuis son commencement (cf. Pr 8, 22-31).
Les res novae de notre époque
- Si, en son temps, Léon XIII parlait de « questions nouvelles » ( rerum novarum), nous ne pouvons pas aujourd’hui nous contenter de répéter ses précieux enseignements, mais nous devons demander à Dieu la sagesse nécessaire pour interpréter les grandes tendances de notre époque, en particulier les progrès de la technique. Ces dernières années, il est apparu de plus en plus évident combien la numérisation, l’intelligence artificielle (IA) et la robotique sont en train de transformer rapidement et profondément notre monde. La technique ne doit pas être considérée, en soi, comme une force antagoniste par rapport à la personne : au contraire, elle est enracinée dans notre histoire depuis le commencement, en tant que « réalité profondément humaine, liée à l’autonomie et à la liberté de l’homme ». [5] Au fil des siècles, le développement technologique a contribué à une amélioration significative des conditions de vie de l’humanité ; en même temps, chaque étape du progrès a également révélé la face ambiguë d’outils susceptibles de causer du tort lorsqu’ils ne sont pas mis au service du bien. Cependant aujourd’hui, nous sommes confrontés à une situation nouvelle, où la puissance et l’omniprésence des technologies émergentes s’inscrivent dans le tissu de la vie quotidienne, façonnent les processus décisionnels et marquent profondément l’imaginaire collectif. Auparavant, « jamais l’humanité n’avait eu autant de pouvoir sur elle-même ». [6] Les nouvelles technologies ouvrent un horizon étendu vers des directions que, bien qu’intuitives, nous ne pouvons pas encore pleinement prévoir. Cela rend plus complexe l’évaluation de leur impact et de leurs effets à long terme sur la dignité des personnes et sur le bien commun.
- Maintenant c’est à nous de relever avec lucidité et responsabilité les défis de notre époque. Il est nécessaire d’adopter des instruments réglementaires adaptés, capables de préserver la justice et de limiter les effets perturbateurs du pouvoir technologique. Mais la question ne se limite pas à la réglementation. Comme l’a souligné le Pape François, il faut se demander avec réalisme qui détient aujourd’hui ce pouvoir et à quelles fins il l’utilise : « Nous ne pouvons pas ignorer que l’énergie nucléaire, la biotechnologie, l’informatique, la connaissance de notre propre ADN et d’autres capacités que nous avons acquises […] donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier ». [7] Par le passé, c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation. Aujourd’hui, en revanche, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun.
- C’est pourquoi il faut engager un discernement commun capable de s’enraciner dans les fondements spirituels et culturels des transformations en cours. Si nous nous limitons aux aléas du moment, nous risquons de laisser la succession des urgences décider à notre place de la direction à prendre. Nous vivons une phase de transition rapide, un “tournant historique”, où – tandis que certains se disputent l’avenir des nouvelles technologies et que d’autres s’attachent à y réfléchir – la plupart des personnes restent dans l’expectative, observent de loin et espèrent simplement que tout ira pour le mieux. C’est précisément pour cette raison que des questions décisives s’imposent à notre conscience, questions auxquelles on ne peut plus échapper : où allons-nous ? Vers quel but souhaitons-nous nous orienter ? Quelle direction choisir en tant que communauté humaine et en tant que peuples ?
Deux icônes bibliques
- Pour répondre à ces questions et discerner comment vivre de manière responsable à l’ère de l’intelligence artificielle, je voudrais évoquer deux images bibliques : la construction de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem (cf. Ne 2-6). Dans le livre de la Genèse, le récit de Babel se situe aux origines de l’humanité, juste après les généalogies des fils de Noé. Les êtres humains, une fois établis dans la plaine de Sennaar, décident de construire une ville et une tour « dont le sommet pénètre les cieux » (Gn 11, 4). Ils veulent ainsi s’assurer stabilité et pouvoir, et surtout se faire un nom, craignant d’être dispersés sur la terre. L’entreprise semble colossale : une seule langue, une seule technologie, une seule direction. Cependant, le projet cache un piège profond : c’est une œuvre conçue sans référence à Dieu, soutenue par une uniformité qui élimine la diversité et, au lieu de la communion, choisit l’homogénéisation. Lorsque la cité est construite sur l’orgueil et la prétention à se suffire à elle-même, la communication se dégrade, les langues se confondent et les êtres humains ne se comprennent plus. Le résultat n’est pas l’unité, mais la dispersion. Babel révèle ainsi la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, naît de l’absolutisation de l’humain et de sa prétention à l’autosuffisance, sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité et aspire à atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu.
- Le livre de Néhémie, quant à lui, s’ouvre sur un moment de grande vulnérabilité dans l’histoire de l’antique Israël. Après l’exil babylonien, une partie du peuple est revenue à Jérusalem, mais la ville est encore en ruines, les murs se sont effondrés et les portes ont été brûlées (cf. Ne 1-2). Néhémie, un juif au service du roi perse Artaxerxès, apprend l’état désastreux de la ville de ses pères. Avant d’agir, il jeûne, prie, intercède pour le peuple ; puis il demande au roi la permission de retourner à Jérusalem et, une fois sur place, il examine en silence les lieux détruits. Il n’impose pas de solutions venues d’en haut. Il convoque les familles, confie à chacune un tronçon de mur à reconstruire, écoute les craintes, coordonne les efforts, fait face aux oppositions. Le récit montre comment la ville renaît non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple : prêtres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes. C’est une œuvre qui a Dieu au centre et qui rétablit les liens avant même de poser les pierres. L’ancienne Jérusalem retrouve ainsi un langage commun, non pas celui de l’uniformité, mais celui de la communion : l’harmonie naît lorsque chacun assume son rôle et que tout le peuple reconnaît sa force comme venant du Seigneur.
- À la lumière de ces deux icônes, l’Esprit Saint nous interpelle aujourd’hui sur notre rapport à la technique et à la révolution numérique en cours. Les découvertes scientifiques sont un talent confié à l’humanité afin qu’elle le fasse fructifier (cf. Mt 25, 14-30). La technologie peut soigner, relier, éduquer, protéger la Maison commune ; mais elle peut aussi diviser, rejeter, engendrer de nouvelles injustices. En théorie, elle n’est pas en soi une solution aux problèmes de l’humanité, tout comme elle n’est pas en soi un mal ; mais concrètement, elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent. C’est pourquoi le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle.
- Évitons donc le “syndrome de Babel” : l’idolâtrie du profit qui sacrifie les plus faibles, l’uniformité qui gomme les différences, la prétention d’un langage unique – y compris numérique – capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances. C’est là le risque de la déshumanisation – construire l’avenir en excluant Dieu et en réduisant l’autre à un moyen –, une tentation ancienne et toujours nouvelle qui prend aujourd’hui aussi un visage technique. Choisissons plutôt la “voie de Néhémie” mettant en évidence la valeur du travail partagé pour rendre sûre la cité de Dieu pour les exilés de retour. Reconstruire aujourd’hui, c’est reconnaître que, dans la pluralité des voix et des visions rappelant parfois la dispersion des langues, il existe néanmoins une possibilité lumineuse : celle de bâtir ensemble, en transformant la diversité en ressource et en faisant de l’écoute comme du dialogue le terrain d’entente sur lequel faire grandir la justice et la fraternité. Au sein de cette œuvre commune, les chrétiens trouvent leur propre manière de construire : orienter l’action vers Dieu afin que, à sa lumière, le pluralisme ne se disperse pas dans le désordre, mais devienne, dans l’exercice de la synodalité, l’espace où l’humanité retrouve ses fondements solides et sa fin ultime. Dans l’Apocalypse, Jean voit la nouvelle Jérusalem « qui descendait du ciel, de chez Dieu » (Ap 21, 2) comme un don pour toute l’humanité. Et cette vision de grâce est pour nous, chrétiens, un appel à œuvrer ensemble, en cultivant une vie commune pacifique, juste et digne dans les “cités” d’aujourd’hui.
Édifier dans le bien
- Construire une ville fondée sur le bien commun exige donc, avant tout, de bâtir sur le roc de la relation avec Dieu ; reconnaître que la vérité de son amour nous appelle à une vie « en abondance » ( Jn 10, 10) et à la communion avec Lui. À l’instar de saint Augustin, nous pouvons nous aussi dire : « Vous nous avez faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en vous ». [8] Dieu, en effet, a inscrit dans notre cœur un désir de bonheur qui embrasse toutes les dimensions de la vie et dans le dialogue avec les hommes et les femmes de notre temps, l’Église ressent l’urgence de préserver et d’orienter cette aspiration vers sa vérité la plus profonde.
- Par ailleurs, édifier dans le bien signifie accepter les limites et la fragilité de l’humanité sans les considérer comme une erreur à corriger. Aujourd’hui, le désir de plénitude de l’être humain risque d’être détourné vers des objectifs trompeurs : l’illusion d’une technique promettant de nous libérer de toute fragilité ou des modèles de bien-être qui laissent de côté des peuples entiers. Il n’est pas rare que nous placions notre espoir dans un développement illimité, dans des formes de progrès susceptibles d’exacerber les inégalités ou dans des solutions immédiates incapables de panser les blessures des peuples. Ainsi, tandis que certains poursuivent le rêve chimérique d’une affirmation de soi sans limites, beaucoup se retrouvent privés du nécessaire. D’une voix humble mais ferme, l’Église rappelle que la véritable réalisation ne naît pas de la suppression des fragilités, mais d’une croissance harmonieuse : là où la liberté et la responsabilité vont de pair avec une attention mutuelle et une véritable solidarité, et où le progrès se mesure à la lumière de la dignité de chacun et du bien des peuples.
- En troisième lieu, construire un monde où chacun peut s’épanouir exige une coresponsabilité courageuse. Aucune main ne suffit, à elle seule, à supporter le poids des défis pesant sur le monde ; et aucune n’est si faible qu’elle ne puisse apporter sa contribution : « La puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). À chacun sa partie du mur : scientifiques et chercheurs, entrepreneurs et travailleurs, éducateurs et législateurs, société civile, mouvements populaires et communautés de foi. Telle est la logique de la subsidiarité qui valorise la coopération entre les générations, entre les peuples, entre les disciplines et les cultures comme voie royale pour favoriser la stabilité, la prospérité et la paix. Les tensions et les divergences ne doivent pas faire peur : elles peuvent devenir des énergies créatives lorsqu’elles sont guidées par une responsabilité partagée.
- Enfin, édifier dans le bien exige un langage évangélique. Évitons les mots qui humilient ou opposent. Choisissons la lumière qui éclaire et la franchise qui ouvre des voies. Ne bénissons pas des enthousiasmes naïfs, n’alimentons pas des peurs stériles. Indiquons plutôt des critères de discernement – dignité de la personne, destination universelle des biens, option pour les pauvres, soin de la Maison commune, paix – et traduisons-les en pratiques : une approche responsable, des évaluations d’impact humain et social, l’inclusion des plus fragiles, une alphabétisation numérique, une recherche et une industrie orientées vers la justice et la paix.
Rester humains
- Lors du récent Jubilé ordinaire de 2025, nous avons cheminé comme des pèlerins d’espérance et nous avons été comblés de grâces. Forts de ces dons, nous pouvons avancer avec un cœur confiant face aux tâches ardues et aux défis exigeants qui se profilent à l’horizon. À l’ère de l’intelligence artificielle où la dignité humaine risque d’être éclipsée par de nouvelles formes de déshumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profondément humains, en préservant avec amour cette magnifique humanité qui nous a été donnée et manifestée dans sa plénitude dans le Christ, mais qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur. Le véritable progrès naît toujours d’un cœur ouvert à l’autre, d’une intelligence disposée à l’écoute, d’une volonté qui cherche ce qui unit plutôt que ce qui sépare.
- À tous les fidèles catholiques, à tous les chrétiens, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, j’adresse un appel vibrant : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque. Comme Néhémie, prions, planifions avec sagesse, travaillons avec persévérance en replaçant Dieu à l’horizon de notre action et l’être humain au centre de nos choix. Alors, les pierres rejetées – les pauvres, les malades, les migrants, les petits – deviendront la pierre angulaire, et sur la terre s’élèvera une demeure commune solide et accueillante, où finalement l’amour et la vérité se rencontrent, la justice et la paix s’embrassent (Cf. Ps 85, 11). Telle est la bénédiction que nous implorons de Dieu et la tâche qui nous attend : être des bâtisseurs de communion et non des architectes de Babel ; des serviteurs du Royaume à venir et non des maîtres de donjons voués à s’effondrer. Et, avec l’âme d’un pasteur et d’un père, je demande à tous d’arrêter le chantier d’une énième Babel et d’unir nos forces pour édifier le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse reconnaître une fois encore au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter.
Chapitre 1
UNE PENSÉE DYNAMIQUE FIDÈLE À L’ÉVANGILE
- Dans ce premier chapitre, j’entends retracer, de manière synthétique, le cheminement par lequel la Doctrine sociale de l’Église a pris forme dans le Magistère récent des Papes et du Concile Vatican II, afin de mettre en lumière son caractère dynamique. À chaque époque, en effet, les res novae invitent cet enseignement à se confronter aux questions de l’histoire à la lumière de la Vérité révélée. C’est pourquoi l’intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la Doctrine sociale et en réclame un développement supplémentaire dans la fidélité à l’Évangile.
- Cependant, ce parcours ne serait pas vraiment compréhensible si, avant de nous attarder sur la contribution de chaque Pape et sur les documents les plus importants, nous ne clarifiions pas certaines convictions fondamentales concernant la manière dont l’Église s’inscrit dans l’histoire et se rapporte au monde. Sans cette précision, la Doctrine sociale risquerait d’apparaître comme une ingérence indue dans les questions temporelles ou comme un code éthique externe à appliquer d’en haut. En réalité, elle émane d’une Église qui chemine avec l’humanité, reconnaît l’autonomie des réalités terrestres, comme la distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique et, précisément pour cette raison, aspire à servir le bien commun.
Une Église en marche dans l’histoire de l’humanité
- Présente dans le monde comme signe d’unité pour toute la famille humaine, l’Église reconnaît dans les questions et les défis du temps actuel le cadre dans lequel exercer sa vocation à l’écoute, au dialogue et au service, en se laissant interpeller par tout ce qui touche à l’existence des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Cette imbrication de vie avec les peuples lui fait comprendre de plus en plus que sa mission revêt une portée historique et implique une responsabilité vis-à-vis de la manière dont se tissent les relations sociales. C’est pourquoi elle ne peut se considérer comme étrangère aux dynamiques qui façonnent le visage de la société. Au contraire, elle participe activement aux processus par lesquels la société même se développe et s’organise, apportant sa contribution à la mise en place d’une coexistence plus juste et plus fraternelle. Le Pape François a rappelé avec force cette dimension historique de la mission ecclésiale en affirmant que « personne ne peut exiger de nous que nous reléguions la religion dans la secrète intimité des personnes, sans aucune influence sur la vie sociale et nationale, sans se préoccuper de la santé des institutions de la société civile, sans s’exprimer sur les événements qui intéressent les citoyens ». [9]
- L’appel et l’engagement à cheminer avec l’humanité dans la réalité concrète de l’histoire conduisent l’Église à reconnaître que les réalités terrestres possèdent une consistance et un ordre qui leur sont propres. Le Concile Vatican IIa exprimé ce principe avec une grande précision dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, dont nous avons célébré avec reconnaissance le 60 e anniversaire, le 7 décembre 2025 : « Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres […] une telle exigence d’autonomie est pleinement légitime ». [10] Cette mise en évidence montre que la création porte en elle une bonté originelle que le regard humain doit préserver, cultiver et faire mûrir. Dans cette perspective, l’Église apparaît comme une présence qui aide à lire la réalité en profondeur, en soutenant avec une humble fermeté les choix favorisant la dignité de chaque personne, la cohésion des communautés et le bien de tous. Ainsi se place-t-elle aux côtés du monde sans s’y superposer, afin que dans chaque événement humain puisse germer la promesse de justice et de paix que l’Esprit Saint continue de susciter au cœur de l’humanité.
- Reconnaissant que Dieu accompagne la liberté des êtres humains dans le déroulement de l’histoire, le Concile Vatican IIaffirmait la distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique, soulignant comment chacune d’elles doit agir en toute autonomie. La présence de l’Église dans le monde s’exprime également dans ses relations avec la société civile et les institutions publiques. Dans son dialogue avec elles, l’Église reconnaît la valeur des réalités sociales et politiques et respecte leur responsabilité propre en soutenant tout ce qui protège la vie des personnes et renforce les fondements du tissu social. Elle ne prétend pas assumer les fonctions qui relèvent de l’État ; au contraire, elle apprécie son service du bien commun et reconnaît avec conviction la responsabilité exercée par les institutions civiles dans la société. En même temps, la mission qui lui est confiée l’incite à ne pas rester indifférente face aux souffrances concrètes des hommes et des femmes de notre temps. Sa proximité ne découle pas d’une volonté de se substituer aux institutions ni d’une critique implicite de leur action, mais de la charité évangélique qui la pousse à s’approcher des blessures de l’humanité lorsque celles-ci se manifestent avec plus de gravité. Lorsqu’elle intervient, elle le fait en imitant le bon Samaritain, avec discrétion et proximité, consciente que ce qui naît d’une nécessité immédiate ne peut devenir la norme ni se substituer aux responsabilités institutionnelles propres à la communauté civile.
- À partir de cette double reconnaissance – l’autonomie des réalités terrestres et la distinction des compétences entre la communauté ecclésiale et la communauté politique –, il est plus facile de comprendre l’orientation que le Concile Vatican IIa donnée à l’Église dans ses relations avec le monde. Gaudium et spesrappelle qu’il « revient à tout le Peuple de Dieu, notamment aux pasteurs et aux théologiens, avec l’aide de l’Esprit Saint, de scruter, de discerner et d’interpréter les multiples langages de notre temps et de les juger à la lumière de la Parole de Dieu, pour que la Vérité révélée puisse être sans cesse mieux perçue, mieux comprise et présentée sous une forme plus adaptée ». [11] L’écoute des différents langages n’est pas une simple attention sociologique mais implique un discernement spirituel dans lequel, avec l’aide de l’Esprit, le peuple de Dieu reconnaît dans les transformations culturelles et sociales non seulement les signes de la présence du Christ qui vient et guide l’histoire vers son accomplissement mais aussi les dérives qui en obscurcissent le visage. Ainsi, la Vérité révélée n’est pas modifiée dans son essence, mais explicitée et assumée comme critère vivant pour orienter des choix concrets, inspirer des chemins de conversion personnelle et communautaire, promouvoir des réformes de structures et soutenir de nouvelles formes de témoignage évangélique dans la vie publique. L’histoire est donc l’un des lieux où l’Église se laisse instruire par l’Esprit sur la portée humanisante de l’Évangile et apprend à développer son enseignement au service de la dignité de chaque personne et du bien des peuples.
La sagesse de la Parole et le dialogue avec les sciences humaines
- L’Église considère comme compagnons de route tous ceux qui cherchent sincèrement « la vérité, la bonté, la beauté », en les considérant comme « de précieux alliés » [12] dans la défense de la dignité de chaque personne et dans la sauvegarde de la création. En adoptant le style pastoral du Concile Vatican IIinvitant à écouter, discerner et interpréter les signes des temps, et éclairée par la sagesse de la Parole, l’Église ne craint pas la rencontre avec le savoir humain. La Parole de Dieu offre des critères fiables pour orienter les chemins de la justice et ouvrir des voies de réconciliation et de paix entre les êtres humains. Lorsqu’il s’agit d’appliquer ces critères aux situations complexes de notre temps, la contribution de la philosophie et des sciences humaines et sociales s’avère essentielle, car elles aident à comprendre et à analyser plus en profondeur les dynamiques culturelles, économiques et politiques. Saint Jean-Paul II rappelait que l’Église accueille la contribution des sciences sociales « afin d’en tirer des indications concrètes dans l’accomplissement de ses tâches magistérielles ». [13] La confrontation avec ces savoirs n’affaiblit pas la force de l’Évangile ; au contraire, elle permet de discerner avec plus de lucidité ce qui favorise réellement la vie des personnes et des communautés. Dans la continuité de cette perspective, le Pape François soulignait que l’Église ne prétend pas offrir « une parole définitive » [14] sur de nombreuses questions spécifiques, mais elle reconnaît l’importance d’écouter la recherche scientifique et de favoriser un dialogue sérieux et loyal entre les chercheurs tout en accueillant la diversité des opinions.
- Nourrie par ce dialogue fécond entre l’Évangile et les savoirs humains, l’Église a progressivement approfondi sa Doctrine sociale, faisant mûrir au fil du temps un patrimoine de sagesse doté d’une cohérence théologique et anthropologique enracinée dans la vision chrétienne de la personne. Précisément parce qu’il naît de la foi et de sa compréhension de la réalité, ce patrimoine ne se traduit pas en répertoire de solutions techniques ni en modèle économique ou politique à opposer à d’autres : il appartient à un registre différent, [15] celui des principes qui orientent la lecture des événements et soutiennent une interprétation évangélique des processus historiques comme des choix qu’ils impliquent. C’est de là que découle la fonction propre de la Doctrine sociale qui ne prétend pas se substituer aux responsabilités de la politique et des institutions, mais s’offre comme soutien au discernement commun, en aidant à reconnaître et à promouvoir ce qui sert la dignité des personnes, la vitalité des communautés et le bien de tous.
La Doctrine sociale comme discernement communautaire
- La compréhension de la vérité, comme un don à partager et non comme une possession à revendiquer, libère l’Église de la tentation de regretter des formes de présence fondées sur le pouvoir. Saint Jean-Paul II invitait à porter un regard sincère sur les temps où l’on a cédé à « des méthodes d’intolérance et même de violence dans le service de la vérité », [16] afin de retrouver la voie évangélique de l’annonce douce et de la vérité qui ne s’impose pas. Dans le même esprit, j’ai réaffirmé que l’Église « ne veut pas lever l’étendard de la possession de la vérité », [17] car la vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager. Cette même perspective a été résumée par le Pape François dans ses fameuses paroles selon lesquelles « le temps est supérieur à l’espace » : [18] il ne s’agit pas avant tout d’occuper des espaces de pouvoir ou de défendre des bastions culturels, mais d’engager des processus de bien et de les laisser mûrir. Ainsi, la vérité de l’Évangile ne s’impose pas d’en haut, mais grandit au fil du temps, au cœur de l’articulation concrète de la vie, des communautés et des cultures. C’est une vérité qui ne craint pas la diversité, mais l’accueille et l’ordonne ; elle n’élimine pas les conflits, mais les transfigure ; elle recompose ce que l’histoire tend à disperser. D’où également l’image du polyèdre, une figure aux multiples faces dans lesquelles se reflète sous différents angles la même vérité de l’Évangile. [19]
- Cette attitude d’ouverture à la vérité, à la fois une et multiforme, exprime en profondeur la catholicité de l’Église qui englobe toute la famille humaine et, en même temps, vit immergée dans les réalités concrètes des peuples et des cultures. Le Concile Vatican IIrappelle que, précisément en vertu de cette catholicité, « chacune des parties apporte aux autres et à toute l’Église le bénéfice de ses propres dons », [20] de sorte que, dans son ensemble et dans chaque communauté, elle grandit grâce à un échange réciproque et à un effort commun vers une communion toujours plus pleine. Il s’ensuit que le peuple de Dieu n’est pas seulement constitué de nombreux peuples, mais qu’il est tissé en son sein de fonctions, de vocations, de cultures et de traditions diverses, appelées à se soutenir et à s’enrichir mutuellement. Dans cette perspective, compte tenu de la grande diversité des situations historiques, saint Paul VI reconnaissait qu’il n’est pas réaliste de penser que la Doctrine sociale puisse proposer une réponse unique et valable pour tous les contextes ; [21] c’est pourquoi il invitait chaque communauté chrétienne à analyser avec lucidité et responsabilité la réalité de son propre pays. La tension féconde entre l’universalité de la mission et l’enracinement local appartient intimement à la vie de l’Église : celle-ci porte en son sein l’horizon du monde entier, mais elle assume les questions de chaque contexte comme lieu réel où l’Évangile prend corps.
- À la lumière de ce qui a été dit jusqu’ici, la Doctrine sociale de l’Église apparaît sous son jour le plus authentique : non pas un recueil de principes et de normes à appliquer, mais un chemin de discernement communautaire. Elle naît de la rencontre entre la vérité éternelle de l’Évangile et les questions de l’histoire, elle se laisse interroger par les signes des temps ; elle se nourrit de la contribution des sciences, des cultures et des expériences humaines. C’est pourquoi, lorsque la dignité des frères est bafouée, lorsque la politique ne répond pas aux drames de l’humanité, lorsque l’économie se retourne contre la personne ou que la science dépasse les limites de sa méthode, [22] l’Église – avec les autres confessions chrétiennes et les croyants d’autres religions – doit faire entendre sa voix, non pour dominer, mais pour servir la communion. Ainsi comprise, la Doctrine sociale devient une théologie de la communion dans l’histoire, un lieu où la Parole devenue chair continue à se faire dialogue, mémoire et prophétie.
L’évolution du Magistère social de Léon XIII à nos jours
- Après avoir rappelé la manière dont l’Église s’inscrit dans l’histoire et dialogue avec le monde, je voudrais maintenant me pencher sur le développement de la Doctrine sociale dans le Magistère qui a accompagné les grandes transformations sociales du XIXe siècle à nos jours. Je ne pourrai évidemment pas rendre compte de toute la richesse de cet enseignement dont les principes fondamentaux sont présentés dans le Compendium de la Doctrine sociale de l’Égliseet par la suite approfondis dans le Magistère récent. Je ne pourrai pas non plus reprendre de manière systématique ce qui a été élaboré dans les Encycliques de mes vénérés Prédécesseurs, en particulier dans Laudato si’et dans Fratelli tutti. J’entends toutefois rappeler quelques lignes essentielles, afin de montrer que ce que j’écris s’inscrit dans la continuité de cette tradition. Je veux en même temps souligner comment, au sein de celle-ci, le noyau stable des vérités révélées sur la personne et la vie en communauté s’entremêle avec une capacité sans cesse renouvelée à écouter les situations historiques et à se laisser interpeller par les questions qui émergent du présent. Je retracerai donc quelques étapes décisives de cette évolution, en commençant par la période ouverte par l’Encyclique Rerum novarum.
Les premiers pas de la Doctrine sociale de l’Église
- Ce que nous appelons aujourd’hui la “Doctrine sociale de l’Église” n’est pas apparue soudainement à l’époque contemporaine, mais rassemble et organise une longue tradition de réflexion ecclésiale sur la vie sociale puisant ses sources dans l’Écriture Sainte, les Pères de l’Église, les élaborations théologiques et juridiques du Moyen Âge comme de l’époque moderne. L’expression “Doctrine sociale de l’Église” a été employée pour la première fois par Pie XII en 1950, [23] mais le contenu qu’elle recouvre, compris comme un corpus organique d’enseignements sociaux, a commencé à se dessiner avec l’Encyclique Rerum novarumde Léon XIII. Face aux « questions nouvelles » de son époque – le conflit entre le capital et le travail, la question ouvrière, les transformations économiques et sociales – Léon XIII ne s’est pas contenté de constater le malaise, mais a considéré ces situations comme lieu de la mission pastorale de l’Église, les a soumises à un discernement rigoureux et a mis en évidence les causes et les issues possibles à la lumière de l’Évangile et d’une vision intégrale de la personne créée à l’image de Dieu. Saint Jean-Paul II a vu dans cette manière de procéder un « paradigme permanent » [24] de la Doctrine sociale : une pratique exemplaire par laquelle l’Église, face aux transformations historiques, exerce son droit et devoir d’examiner les réalités sociales, de se prononcer à leur sujet et d’indiquer des voies de solution juste. Ainsi, les contenus pérennes de la foi et de la sagesse ecclésiale ancestrale s’articulent en une doctrine vivante qui, tout en restant fidèle à l’Évangile, s’enrichit au contact des « questions nouvelles » de chaque époque.
- L’Encyclique Rerum novarumde Léon XIII constitue un jalon dans l’évolution du Magistère social. Le document place au centre de sa réflexion la dignité du travail et de l’ouvrier, affirme le droit à un salaire juste pour soi-même et pour sa famille,reconnaît dans les personnes une valeur essentielle prioritaire par rapport au capital et au profit, défend la propriété privée ainsi que sa fonction sociale indispensable, apprécie les associations de travailleurs et propose des formes de collaboration entre les différentes composantes de la société comme alternative à la logique de la lutte des classes. Il n’est donc pas étonnant que Pie XI ait pu la qualifier de « Grande Charte » [25] de l’action sociale des chrétiens. Dans Rerum novarum, la sagesse séculaire de l’Église sur la personne et la vie en société prend une forme nouvelle, capable de s’adapter à l’ère industrielle et d’offrir le premier grand cadre systématique de cette Doctrine sociale que les décennies suivantes allaient davantage développer. Bien que bon nombre des conditions historiques décrites par Léon XIII aient changé, deux principes au moins restent d’une grande actualité : la primauté du travail humain sur toute logique purement productive ou financière, avec l’attention qui en découle pour les personnes et les familles les plus exposées à l’exploitation, et le lien indissociable entre l’annonce évangélique et la recherche d’un ordre social plus juste. Ainsi, Rerum novarumcontinue à nous rappeler qu’il n’y a pas d’évangélisation authentique qui ne touche pas également les structures de la vie en société.
- L’Encyclique Quadragesimo anno de Pie XI, publiée en 1931 à l’occasion du 40e anniversaire de Rerum novarumet en pleine crise économique mondiale, franchit une nouvelle étape dans le développement du Magistère social. Elle ne se contente pas de reprendre la question ouvrière, mais élargit son regard à la configuration générale de l’ordre économique et politique. Elle dénonce la concentration du pouvoir économique entre les mains d’une minorité ; elle critique tant la concurrence sans limites que les projets collectivistes annulant la liberté et la responsabilité des personnes ; elle rappelle avec force le droit d’association des ouvriers et réaffirme l’exigence que le salaire soit proportionné non seulement à la prestation, mais aussi aux besoins de l’ouvrier et de sa famille. Dans ce contexte, elle formule de manière systématique le principe de subsidiarité, destiné à devenir l’un des repères constants de la Doctrine sociale, selon lequel ce qui peut être accompli par les personnes, les familles, les organismes intermédiaires et ou les communautés locales ne doit pas être absorbé par des instances supérieures. Parallèlement à ces contributions, Pie XI rappelle clairement la fonction sociale de la propriété et, à travers diverses interventions de son Magistère – depuis les Encycliques Non abbiamo bisogno et Mit brennender Sorge jusqu’à Divini Redemptoris– dénonce les totalitarismes qui bafouent la dignité de la personne, étouffent la vie sociale, exaltent l’État au-delà de sa juste valeur et recourent à la catégorie discriminatoire de race. Au moins trois idées de son enseignement social restent particulièrement d’actualité aujourd’hui : la prise de conscience que les injustices ne concernent pas seulement les comportements individuels mais aussi les structures économiques et institutionnelles ; la valeur du principe de subsidiarité qui invite à renforcer le tissu associatif et communautaire, en évitant de nouvelles concentrations de pouvoir ; et le lien entre la dignité du travail, une rémunération juste et la possibilité réelle pour les familles de mener une vie décente.
- Dans le contexte dramatique de la Seconde Guerre mondiale et des années de reconstruction, le Magistère de Pie XII apporte une contribution significative au développement de la Doctrine sociale, notamment à travers ses Messages radiophoniques de Noël dans lesquels il esquisse les contours d’un ordre international fondé sur la reconnaissance de la dignité humaine, la justice et la paix. À ces occasions, le Pape propose un dialogue avec la société en partant d’un rappel exigeant du droit naturel, compris comme un ensemble de principes objectifs qui précèdent les intérêts des individus et des États et doivent régir la vie interne des nations ainsi que leurs relations mutuelles. Pie XII attribue en outre un rôle décisif aux associations professionnelles, aux syndicats de travailleurs et aux divers corps intermédiaires de la vie économique et sociale, reconnaissant dans ces formes organisées de la société un rempart essentiel pour l’équilibre civil et la sauvegarde du bien commun.Il défend la nécessité d’un État de droit solide pour prévenir les abus de pouvoir et considère la démocratie un instrument susceptible de favoriser un exercice correct de l’autorité. En même temps, il met en garde contre toute prétention de fonder le droit sur l’utilité ou la force, rappelant qu’un ordre international fondé sur l’avantage des plus forts expose les peuples les plus faibles à l’oppression et mine la confiance entre les nations. Il identifie enfin, dans les profonds déséquilibres économiques entre pays, l’un des facteurs alimentant les conflits. [26] À notre époque, marquée par de nouvelles formes de pouvoir mondial et par des inégalités croissantes, trois orientations restent particulièrement importantes : la nécessité de faire passer le droit avant l’intérêt, la prise de conscience que les disparités économiques constituent un terrain fertile pour les tensions et les violences, et la valeur d’un maillage associatif capable de jouer un rôle de médiateur entre l’individu et l’État. Elles continuent d’offrir à la Doctrine sociale des critères importants pour interpréter les dynamiques de la mondialisation et pour promouvoir un ordre international plus juste et pacifique.
Les années du Concile Vatican II
- Avec saint Jean XXIII s’ouvre une nouvelle étape du Magistère social marquée par une attention plus explicite à la dimension mondiale des questions sociales et au langage des droits. Dans Mater et magistra, il présente la foi chrétienne comme une lumière capable de relier le ciel et la terre, rappelant que l’Église, bien qu’ayant pour mission première la sanctification et l’annonce des biens éternels, ne néglige pas pour autant les exigences concrètes de la vie quotidienne des personnes, mais s’intéresse à tout bien humain authentique. [27] Partant de cette vision unitaire de l’humain, il souligne que la vie sociale exige un équilibre entre l’initiative des citoyens et des groupes, appelés à s’auto-organiser et à collaborer, et l’action de l’État qui doit coordonner et soutenir sans étouffer la liberté et la responsabilité des individus ; d’où l’attention à la juste rémunération du travail, à la participation des ouvriers et aux disparités croissantes entre les pays. Quelques années plus tard, dans Pacem in terris, s’adressant pour la première fois non seulement aux fidèles mais à tous les hommes de bonne volonté, Jean XXIII relie de manière organique la dignité de la personne à la reconnaissance des droits et devoirs fondamentaux et propose un ordre de vie en société – y compris au niveau international – fondé sur la vérité, la justice, l’amour et la liberté. [28] La portée universelle de son appel, la référence aux droits de l’homme comme grammaire commune et la conviction que la paix durable passe par des institutions et des relations entre les peuples inspirées par la dignité de chaque personne restent particulièrement significatives pour notre époque marquée par des conflits et de nouvelles formes d’interdépendance généralisés.
- Le Concile Vatican IIa marqué un tournant dans l’auto-compréhension de l’Église dans le monde contemporain. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, il nous a donné l’image d’une Église qui se fait proche de l’humanité, engagée dans le monde, et déterminée à réfléchir non à partir de schémas abstraits, mais à partir de la réalité concrète des situations historiques. Le texte aborde les grandes questions du mariage et de la famille, de la vie économique et sociale, de la communauté politique, de la guerre et de la paix, en insistant sur le fait que les structures économiques et institutionnelles sont justes uniquement dans la mesure où elles servent le développement intégral de la personne et favorisent la participation responsable de tous. [29] L’importance de ce document conciliaire pour la Doctrine sociale de l’Église réside non seulement dans le fait qu’il a ouvert des perspectives de réflexions thématiques, mais aussi dans le fait qu’il a fourni une méthode de discernement invitant à lire les transformations historiques avec un regard évangélique et une compétence humaine. Ce style montre que le dialogue avec le monde n’est pas pour l’Église une option tactique, mais une forme concrète de sa mission, car l’Évangile tel un levain peut transformer de l’intérieur les structures de la cohabitation et ouvrir des voies vers une plus grande humanité. C’est dans cette perspective que s’inscrit également la Déclaration Dignitatis humanaedans laquelle le Concile reconnaît que la liberté religieuse est un droit fondamental enraciné dans la dignité de la personne qui doit être garanti par l’ordre juridique afin que nul ne soit contraint d’agir contre sa conscience ou empêché de rechercher ou de professer la vérité en privé et en public. [30] Ce principe, d’une grande importance pour notre époque, continue d’offrir à la Doctrine sociale des critères décisifs pour la protection de la personne et pour la construction de sociétés pluralistes et pacifiques.
- Sous le Pontificat de saint Paul VI émerge une conception de la paix qui ne se réduit pas à l’absence de guerre, mais qui prend forme dans le cheminement vers un développement humain intégral. Dans Populorum progressio, il décrit le développement comme un passage de conditions de vie moins humaines à des conditions plus humaines et le conçoit comme un processus qui concerne tout homme et tout l’homme, [31] c’est-à-dire toutes les dimensions de la personne et tous les peuples, sans exception. Sur cette base, Paul VI peut affirmer qu’un développement ainsi conçu est en réalité « le nouveau nom de la paix », [32] car il vise à éliminer les racines de l’injustice et du conflit et à ouvrir des espaces de vie plus dignes pour tous. La création de la Commission pontificale Iustitia et Pax doit également être lue dans cette optique comme une tentative de donner à cette intuition une forme stable, au niveau ecclésial et international, en maintenant vivante la conscience du fossé croissant entre pays riches et pays pauvres et de la nécessité de politiques favorisant des conditions de vie réellement plus humaines pour tous.
- Dans l’ Octogesima adveniens écrite à l’occasion du 80 e anniversaire de Rerum novarum, Paul VI transpose cette perspective dans la société post-industrielle, marquée par des transformations urbaines, de nouvelles formes de pauvreté, des changements dans le travail et des mutations culturelles rapides remettant en question l’avenir des personnes et des communautés. Pour Paul VI, l’Évangile, bien qu’il ait été « annoncé, écrit, vécu » [33] dans un contexte historico-culturel très différent du nôtre, n’est pas un message dépassé, mais une vision de la personne humaine, des relations, de l’autorité et du bien commun capable d’orienter encore aujourd’hui les choix économiques, politiques et culturels. En d’autres termes, l’Évangile reste d’actualité car il fournit les critères permettant de reconnaître ce qui humanise ou déshumanise, ce qui libère ou opprime au sein de situations sans cesse renouvelées. Pour la Doctrine sociale de l’Église, l’héritage le plus exigeant de Paul VI est précisément celui-ci : tant qu’il y aura dans le monde des peuples exclus d’un développement digne de l’être humain, la communauté chrétienne ne pourra se contenter de proclamer la paix de manière abstraite, mais devra laisser l’Évangile juger ces structures économiques et politiques à partir de ceux qui en sont écartés. Celles-ci, comme devait le rappeler Jean-Paul II, peuvent devenir de véritables « structures de péché », [34] afin qu’aucune personne ni aucun peuple ne soit traité comme sacrifiable dans les processus de développement.
Le Magistère récent
- Le fécond Magistère social de saint Jean-Paul II se situe à la croisée de la crise des grands systèmes idéologiques du XX e siècle et des débuts de la mondialisation économique. Dans l’Encyclique Laborem exercens, rédigée quatre-vingt-dix ans après la publication de Rerum novarum, il ouvre une nouvelle piste de réflexion sur le travail. Le juste salaire y est présenté comme une vérification concrète de l’équité de l’ensemble du système socio-économique, dans la mesure où il montre si le travailleur est traité comme une personne ou comme un simple coût de production. [35] Le travail n’est pas seulement considéré comme un problème à gérer ou un moyen pour obtenir un revenu, mais un bien fondamental pour la personne, principe de l’activité économique et élément clé de toute la question sociale. En lui, l’être humain met en jeu sa liberté, sa créativité et sa capacité à coopérer, contribuant ainsi à l’élévation culturelle et morale de la société. [36] À la lumière de cela, les différentes formes de précarité, la fragmentation des parcours professionnels et l’automatisation ne peuvent être évaluées uniquement en termes d’efficacité, mais à partir de la dignité du travailleur, du droit à une rémunération suffisante et de la possibilité effective de participer à la vie sociale.
- À l’occasion du 20 e anniversaire de Populorum progressio, dans l’Encyclique Sollicitudo rei socialis, Jean-Paul II revient sur le fléau du sous-développement. Il reconnaît l’échec de nombreuses tentatives visant à combler le retard économique des peuples pauvres et à accompagner leur industrialisation, constatant la persistance et parfois l’aggravation du fossé entre le Nord et le Sud. [37] Il dénonce en outre les mécanismes économiques, financiers et commerciaux qui, gérés par les pays les plus puissants, favorisent structurellement leurs intérêts ou étouffent les économies les plus faibles, et demande qu’ils soient soumis à un jugement éthique sérieux, et non seulement technique. [38] Dans ce contexte, la solidarité est comprise comme une coresponsabilité concrète entre les personnes, les peuples et les nations, une forme d’amitié sociale ou de charité politique orientée vers la « civilisation de l’amour » invoquée par Paul VI. [39]
- À l’occasion du centenaire de Rerum novarum, l’Encyclique Centesimus annusoffre enfin un discernement sur l’effondrement du système soviétique et l’affirmation de la démocratie et de l’économie de marché. Saint Jean-Paul II réitère le message de Pie XII selon lequel l’Église peut apprécier la démocratie dans la mesure où elle garantit la participation effective des citoyens, permet de choisir et de remplacer pacifiquement les dirigeants et empêche que le pouvoir ne soit monopolisé par des élites restreintes motivées par des intérêts particuliers ou idéologiques. [40] De même, elle reconnaît le potentiel positif du marché et de l’initiative privée uniquement s’ils restent soumis à la loi morale et guidés par le principe de solidarité, sans sacrifier les plus faibles à la logique du profit. [41] La Doctrine sociale de l’Église laisse ainsi un héritage particulièrement actuel : l’affirmation du lien entre dignité du travail, solidarité entre les peuples et évaluation critique de la démocratie et de l’économie de marché continue à offrir des critères pour juger les nouvelles formes d’exploitation, d’exclusion et de crises de la représentation politique.
- Dans son Encyclique sociale Caritas in veritate, le Pape Benoît XVI a souhaité reprendre et approfondir le concept de développement présenté dans Populorum progressio, en le replaçant dans le contexte de la mondialisation. Il rappelle que ce développement devrait se traduire par « une croissance réelle, qui s’étende à tous et soit concrètement durable », [42] c’est-à-dire par un progrès économique véritablement inclusif et respectueux des limites de la création. Il constate toutefois que, dans les pays riches, de nouvelles catégories de pauvres apparaissent et que des formes inédites d’exclusion se multiplient, tandis que, dans les régions plus pauvres, de petits groupes vivent dans un bien-être consumériste qui cohabite avec des situations de misère déshumanisante. [43] Il observe en outre que le nouveau système économique et financier mondial, caractérisé par une grande mobilité des capitaux et des moyens de production, a réduit le pouvoir politique des États ainsi que leur capacité à orienter les processus économiques. [44]C’est pourquoi il réaffirme que l’activité économique ne peut prétendre résoudre les problèmes sociaux en élargissant simplement la logique du marché, mais qu’elle doit être ordonnée au bien commun, envers lequel la communauté politique porte une responsabilité propre et irremplaçable. [45]
- Benoît XVI place la charité au cœur de cette relecture, affirmant qu’elle « est la voie maîtresse de la Doctrine sociale de l’Église », [46] à condition qu’elle soit toujours unie à la vérité ; et il constate avec inquiétude que, précisément dans les domaines social, juridique, politique et économique, on tend à déclarer son insignifiance morale. La nouveauté de sa contribution réside dans le fait de montrer que le développement, la justice, les institutions et le marché ne sont pas des réalités neutres, mais des lieux où la charité dans la vérité doit prendre une forme historique. Pour l’époque actuelle, marquée par des inégalités croissantes, la pression des marchés financiers, la crise environnementale et la méfiance envers la politique, cet enseignement reste d’actualité car il invite à juger chaque modèle de développement sur sa capacité à être inclusif et durable, à recomposer la relation entre économie et politique autour du bien commun et à reconnaître à la charité un rôle critique et générateur dans la vie publique.
- Le magistère social du Pape François s’inscrit dans la lignée de Gaudium et spesqui invite à considérer l’histoire à partir des blessures et des espoirs des personnes et à les mettre en dialogue avec l’Évangile. Cette orientation transparaît avec une particulière clarté dans Evangelii gaudium, où il est affirmé que l’annonce chrétienne possède une dimension sociale intrinsèque et où est invoquée une Église capable d’écouter le cri des pauvres, des migrants ou des victimes des nouvelles formes d’esclavage. C’est dans cette perspective que s’inscrit également l’insistance de François sur une Église synodale, une Église qui “marche ensemble”, cherche à lire les signes des temps à la lumière de l’Évangile et se laisse évangéliser par les pauvres avec lesquels elle partage son histoire. [47]
- Avec Laudato si’, François propose la première grande analyse systématique de la crise environnementale dans une Encyclique sociale, en montrant qu’il ne s’agit pas d’une question sectorielle, mais de l’aspect écologique de la crise socio-économique contemporaine. Sa proposition d’écologie intégrale associe la sauvegarde de la Maison commune et l’option préférentielle pour les pauvres et affirme avec force que « tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » [48] ne peuvent être séparées. Dans cette optique, reviennent au premier plan la destination universelle des biens, la critique d’un paradigme technocratique prétendant tout réduire à un objet de domination, la défense du travail humain menacé par la logique du rejet, l’exigence d’une justice entre les générations et l’appel à un véritable dialogue entre politique et économie, afin qu’aucune des deux ne s’enferme dans son autoréférentialité.
- Face à la désagrégation du tissu social, à la « guerre mondiale par morceaux », à la mondialisation individualiste et aux conséquences de la pandémie de Covid-19 sur les liens communautaires, François relance dans Fratelli tuttile rêve d’une humanité capable de choisir l’amitié sociale et la fraternité universelle. Il propose la culture de la rencontre, une « politique meilleure » capable de rechercher le bien commun, des chemins de réconciliation et un monde qui assure « une terre, un toit et un travail pour tous ». [49] Enfin, avec Dilexit nos, il montre que ces grands engagements sociaux ne peuvent être séparés de la relation personnelle avec le Christ : en revenant à la Parole de Dieu, il rappelle que la réponse la plus authentique à l’amour du Cœur de Jésus est l’amour concret pour les frères et affirme qu’« il n’y a pas d’acte plus grand que nous puissions offrir pour Lui rendre amour pour amour ». [50]
Une lecture de l’histoire à la lumière de la foi
- En considérant ce parcours dans son ensemble, on comprend que la Doctrine sociale de l’Église n’est pas le fruit d’un projet élaboré derrière un bureau, mais le résultat d’un processus patient, dans lequel chaque pape – avec le Concile Vatican II– offre une contribution originale à la lumière des « questions nouvelles » de son temps. Chacun, en relevant les défis de son époque et en interprétant les changements historiques à la lumière de l’Évangile, a fait ressortir différents aspects d’un patrimoine unique : la dignité de la personne, la valeur du travail, la destination universelle des biens, la solidarité et la subsidiarité, la sauvegarde de la création, la centralité de la paix et de la fraternité. Il en résulte un développement harmonieux, mais pas toujours linéaire, marqué par des accents différents, des approfondissements progressifs et, parfois, des changements de perspective qui ne tranchent pas avec ce qui précède, mais en font mûrir les implications. Si nous pouvons aujourd’hui parler d’un corpus de principes et de critères partagés, c’est parce que cette lecture de l’histoire à la lumière de la foi ne s’est jamais interrompue et a su se laisser interpeller par les questions de chaque génération. C’est sur ce noyau central – les grands principes de la Doctrine sociale guidant le discernement des croyants dans leur vie personnelle et publique – que je voudrais maintenant porter l’attention, afin d’en mieux saisir la cohérence interne et la force génératrice pour notre temps.
Chapitre 2
FONDEMENTS ET PRINCIPES DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L’ÉGLISE
- La Doctrine sociale de l’Église est une réalité vivante, en dialogue avec l’histoire, les cultures et les sciences, tout en conservant un noyau de vérité qui ne passe pas. C’est pourquoi elle peut être considérée comme une forme de sagesse capable d’orienter encore aujourd’hui la vie personnelle et sociale des croyants. Dans ce deuxième chapitre, je désire m’attarder sur certains fondements et principes de la Doctrine sociale qui aident à lire les « questions nouvelles » de notre temps, à la lumière de la dignité fondamentale de la personne humaine. J’estime qu’aujourd’hui, pour préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, nous devons revenir à une réflexion sur le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale. Je suis convaincu que la relation harmonieuse entre ces principes exige qu’ils soient considérés conjointement, afin qu’apparaisse clairement comment ils se rapportent entre eux et s’éclairent mutuellement.
- En proposant ces réflexions, je désire avant tout aider les fidèles laïcs, tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté à redécouvrir leur mission : mettre en pratique, dans la vie quotidienne, dans les relations familiales, au travail et dans la vie sociale, les principes que je m’apprête à rappeler, en se laissant animer par l’intention d’incarner l’amour de Dieu dans le cours concret de l’histoire. En même temps, je voudrais encourager les académies et les universités à donner un nouvel élan à ces principes, en les repensant d’une manière adaptée à notre époque et efficace pour faire face à la révolution numérique. De cette manière, la recherche théologique et philosophique pourra approfondir et soutenir le cheminement pastoral de l’Église, en contribuant à la mission du Magistère qui consiste à éclairer la conscience des croyants et à orienter leur engagement pour rendre plus juste et plus fraternelle la vie de nos sociétés.
Les fondements de la Doctrine sociale
L’être humain, image du Dieu trinitaire
- La Doctrine sociale de l’Église nous ramène au cœur même de notre foi : le mystère du Dieu vivant, révélé en Jésus-Christ comme communion de Personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, amour en relation qui se donne réciproquement et se communique au monde. [51] Comme le rappelle le Concile, la personne humaine est invitée à la communion avec Dieu et ne peut « pleinement se trouver que par un don désintéressé d’elle-même » : [52] sa vocation la plus profonde est d’entrer dans le mouvement trinitaire de l’amour reçu et partagé.
- Si le mystère du Dieu-Amour est la source de la Doctrine sociale, c’est en Jésus-Christ, Verbe incarné, que nous en contemplons le visage le plus concret. En se faisant homme, le Fils de Dieu entre dans notre histoire et dans notre chair, en y apportant l’amour qui l’unit au Père et au Saint-Esprit. En Lui, « le mystère de l’homme trouve sa véritable lumière », [53] car son humanité est pleinement libre, ouverte aux autres, capable de construire des relations solidaires et belles, vouée au don total de soi. Celui qui croit en Lui est associé à la grande œuvre de renouveau inaugurée par le mystère de sa passion, de sa mort et de sa résurrection, et coopère à l’édification du Royaume de Dieu, en apprenant à accueillir chaque homme et chaque femme comme un frère ou une sœur, enfants d’un seul Père. Ainsi, tant l’annonce que l’expérience chrétienne, guidées par l’action de l’Esprit Saint, tendent à générer des conséquences sociales dans le monde. [54]
- Au cœur de la vision chrétienne de l’être humain se trouve la grande affirmation selon laquelle l’homme et la femme sont créés à l’image et à la ressemblance du Dieu trinitaire (Cf. Gn 1, 26-27). Destinée par nature à la relation, chaque personne est conçue et voulue par Dieu pour entrer dans une histoire de communion avec Lui, avec les autres et avec la création. Sa dignité ne dépend pas des capacités qu’elle possède, de ses richesses ou du rôle qu’elle occupe, des choix justes ou erronés qu’elle pose, mais elle est un don, qui la précède et la dépasse, placé par Dieu comme expression de son amour qui ne fait jamais défaut. C’est pourquoi la personne humaine reste toujours « la route de l’Église » [55] et le cœur de tout cheminement authentique vers le développement humain intégral. [56]
Retrouver l’intégralité de la lettre – ici –
L’Osservatore Romano

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